Josette Rey-Debove
Pour tous ceux qui sont curieux de savoir comment s'est élaboré le Dictionnaire du français, vous trouverez ici une interview de Josette Rey-Debove, qui a bien voulu répondre à quelques questions concernant aussi bien le Dictionnaire du français que des questions d'ordre plus général sur le métier de lexicographe.


Présentation de Josette Rey-Debove
Les aspects les plus intéressants dans la rédaction d'un dictionnaire
Le Dictionnaire du Français : le début de l'aventure
Ligne éditoriale du Dictionnaire du Français
La définition du mot " nomenclature "
Les mots du Dictionnaire du Français
Les niveaux de langue
La place de la francophonie dans le dictionnaire
Les conjugaisons dans le Dictionnaire du français
Les originalités du dictionnaire
Les tableaux de grammaire
Les faux-amis
La place de la civilisation
Le public concerné par le dictionnaire



 Présentation de Josette Rey-Debove
> CLE International
Madame Josette Rey-Debove, merci d'avoir accepté de me rencontrer pour permettre à nos Internautes de découvrir ce tout nouveau Dictionnaire de français, ouvrage original conçu afin d'offrir aux apprenants un outil spécifique pour leur découverte et leur approfondissement du français. Vous avez dirigé la réalisation de cet ouvrage que publient CLE International et les Éditions Le Robert. J'aimerais vous poser quelques questions à propos de la réalisation de ce dictionnaire. Mais, tout d'abord, pour l'ensemble de nos Internautes, pouvez-vous, SVP, vous présenter et nous dire ce qu'est un lexicographe.

> Josette Rey-Debove
Je suis lexicographe, puisque je fais des dictionnaires, c'est le terme approprié. Je suis aussi linguiste, c'est-à-dire que je peux m'occuper également de grammaire, de linguistique (deux thèses et une habilitation à diriger des travaux). Je suis également sémioticienne, et ma vision du langage est assez sociale. La plupart des lexicographes sont des autodidactes !

> CLE International
Depuis combien de temps travaillez-vous aux éditions Le Robert et quels sont les projets sur lesquels vous avez essentiellement travaillé ?

> Josette Rey-Debove
J'ose à peine le dire, mais j'ai commencé en 1953 par le premier Grand Robert de la Langue française. J'ai conçu, avec Alain Rey, le Petit Robert publié en 1967. J'ai fait le Robert méthodique en 1982. J'ai dirigé le premier Dictionnaire des anglicismes. On m'a demandé aussi de réfléchir à un Dictionnaire du français langue étrangère, ce qui était pour moi une nouveauté, et une gageure, car pendant toute ma carrière, j'ai écrit pour des francophones un peu cultivés. Je n'ai pas fait les dictionnaires scolaires Robert pour enfants, sauf le Dictionnaire des enfants (devenu Dictionnaire des jeunes), qui était assez révolutionnaire et qui n'a pas pu rencontrer de prescripteurs dans l'enseignement, parce que c'était une approche conviviale de la langue, qui n'était pas au programme des instituteurs. Toutes ces occupations m'ont empêchée d'enseigner à l'Université !

> CLE International
Quel est le projet de dictionnaire qui vous a le plus enthousiasmé tout au long de votre carrière ?

> Josette Rey-Debove
Je les ai tous aimés pour leurs idées originales.
Par exemple, le Robert méthodique (publié en 1982), car c'était un défrichage complet. Il n'y avait aucun dictionnaire de morphologie qui analysait les mots en synchronie et qui ne prenait donc pas en compte l'étymologie des mots. On sait que indubitable n'est pas un dérivé de doute, comme douteux. Le principe de la méthode était : on ne peut identifier un élément comme dubit-, (dans indubitable), qui n'est pas libre dans la phrase, que si on le retrouve dans un autre mot. Il faut donc au moins deux mots (dubitatif, indubitable). Les collaborateurs s'enthousiasmaient, ayant l'impression d'une enquête policière encore non abordée par les linguistes.


> CLE International
Une question un peu plus générale : quel est le dictionnaire le plus original que vous ayez consulté de toute votre carrière, aussi bien dans les dictionnaires anciens que dans les dictionnaires contemporains ?

> Josette Rey-Debove
C'est le dictionnaire de B. Richard de Radonvilliers (Dictionnaire des mots nouveaux, 1845) : c'est un ouvrage qui produit tous les mots possibles. Il part d'un mot (souvent un nom ou un verbe) et fait le tour de toutes les dérivations régulières, avec des préfixes, des suffixes comme le font les linguistes générativistes. C'est un des dictionnaires qui m'a le plus amusée. Il n'y a aucun mot attesté, mais la plupart des mots sont bien formés et destinés à compléter notre vocabulaire plein de trous ! Certains, d'ailleurs, fonctionnent aujourd'hui, par hasard.

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 Les aspects les plus intéressants dans la rédaction d'un dictionnaire
> CLE International
En ce qui concerne le travail du lexicographe, quel est l'aspect du dictionnaire qui vous plait le plus ? Qu'est-ce qui vous intéresse le plus dans la rédaction de dictionnaire ?

> Josette Rey-Debove
Deux aspects surtout, relativement plus personnels :
       - Dans la première partie de ma carrière, la définition ; c'est de loin, ce qu'il y a de plus difficile et pour un sémanticien, c'est assez passionnant. Certains aspects logiques m'ont amenée à écrire " Le métalangage " (1998, Armand Colin).
       - Ensuite, ce qui m'a toujours intéressée, c'est l'exemple phrastique, spécialement développé dans le Dictionnaire du français (1999 dans lequel tous les mots sont illustrés par une phrase. Dans les dictionnaires monolingues destinés aux francophones, on fait souvent l'économie des phrases totales, parce que cela prend beaucoup de place. Il n'y a aucune phrase complète, et je me suis aperçue que c'était vraiment sec et ardu. Or, pour que le contexte soit évocateur, il faut absolument avoir une phrase naturelle qui soit en situation, dont le contenu soit banal et les mots attendus. Ceci est très important, notamment pour un étranger. On a ainsi obtenu un répertoire des banalités, autant pour le contenu que pour la forme. Et l'apprentissage d'une langue, c'est d'abord celle des banalités. Le reste vient après !


> CLE International
Il y a donc dans la rédaction de ces phrases une large part de civilisationnel ?

> Josette Rey-Debove
Il y a un aspect civilisationnel, mais aussi un aspect quotidien. On y a beaucoup tenu, car des phrases sur la connaissance sont moins évocatrices, parce qu'il n'y a pas de situation. Tandis que des phrases sur la situation actuelle, c'est beaucoup plus vivant ; et il nous est même arrivé de faire des phrases en forme de dialogue, avec un tiret au milieu. Le plus difficile pour les rédactrices, c'était de trouver cette phrase attendue, dans la situation qui convenait.

> CLE International
Je voudrais revenir un peu sur l'aspect définition dont nous avons parlé tout à l'heure. D'après votre expérience de la rédaction de dictionnaire, est-ce qu'il est plus facile ou plus difficile de rédiger des définitions pour un dictionnaire d'enfants, ou pour un dictionnaire destiné aux étrangers par exemple ?

> Josette Rey-Debove
La définition n'est pas une donnée scientifique. C'est une donnée socio-culturelle variable avec le temps et les milieux. Par exemple, si on prend une définition d'un terme de physique ou de chimie, la plupart des lecteurs moyens trouveront que c'est exact, alors que les physiciens ou les chimistes diront toujours qu'elle est fausse.
Il faut adapter la définition aux connaissances lexicales assez pauvres des étrangers. Mais il est certainement plus difficile de définir pour les enfants (connaissances restreintes du monde et du lexique).


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 Le Dictionnaire du Français : le début de l'aventure
> CLE International
En ce qui concerne le Dictionnaire du français, quelle a été la motivation de départ pour la création de cet ouvrage ? Y avait-il un manque dans la production ?

> Josette Rey-Debove
Oui. Je n'ai pas eu l'idée, comme pour les autres dictionnaires, de le faire. Mais on m'a fait comprendre qu'il n'y avait pas de dictionnaire moderne et accessible pour des étrangers qui apprenaient le français. J'ai fait mon enquête dans les librairies pour voir ce qui se passait : trop de métalangage, de grands laïus après l'article pour expliquer comment le mot fonctionne au lieu de le montrer en fonctionnement ; une description un peu archaïque, un peu puriste aussi. Il est évident que les étrangers ont besoin de connaître la langue parlée, qui est souvent familière et parfois négligée. Les emplois négligés ont aussi été signalés comme tels.

> CLE International
Donc au départ, le constat qu'il n'y avait rien…

> Josette Rey-Debove
Le constat qu'il y avait un manque fonctionnel et trop d'informations inutiles.
Ce que je veux dire notamment, c'est que j'étais contre l'illustration dans tout dictionnaire de langue. Que cela soit pour les étrangers ou pour les français, je pense que l'illustration est soit encyclopédique (alors on dessine des moteurs, mais ceci n'est pas l'objet de cet ouvrage), soit elle est trop particulière parce que l'illustration comme l'exemple n'atteint jamais la généralité (sans parler des trois dimensions et de la taille des objets). On peut difficilement illustrer le mot bateau. Il faut une grande planche de bateaux, et encore ! Sinon, ce n'est qu'une sorte de bateau parmi d'autres. Je prends toujours cet exemple parce qu'il est un peu grotesque : vous ne pouvez pas représenter un borgne dans un dictionnaire parce qu'il faut choisir entre l'œil droit et l'œil gauche. Et que les gens généraliseraient votre dessin et diraient : " c'est quelqu'un a qui il manque l'œil droit ". Je suis donc contre l'image, et je suis aussi contre l'image moins encyclopédique et plus sociale, qui consiste à donner des dessins humoristiques, parce que l'humour est fait de jeux de mots et que ce n'est pas le lieu ; on n'en n'est pas encore là.


> CLE International
J'aurais plutôt pensé que l'image aurait été intéressante pour des étrangers justement, non ?

> Josette Rey-Debove
Je dirais que l'image est plus séduisante qu'intéressante. Elle est utile pour des étrangers uniquement lorsqu'ils n'ont pas la chose chez eux ; mais comme ce dictionnaire est ciblé tous azimuts à l'étranger, c'est trop compliqué, car il aurait fallu envisager chaque civilisation et savoir ce qu'elle ne possède pas pour le représenter.

> CLE International
Combien de temps en tout les équipes rédactionnelles ont-elles travaillé sur l'ouvrage ?

> Josette Rey-Debove
Quatre ans à trois rédactrices et moi, à plein temps.

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 Ligne éditoriale du Dictionnaire du Français
> CLE International
Quelle a été la ligne éditoriale suivie pour la réalisation de ce dictionnaire ?

> Josette Rey-Debove
Comme j'ai conçu très précisément ce dictionnaire, j'ai présenté aux rédacteurs des documents semi-finis. Je leur ai fourni la nomenclature ; je leur ai dit à chaque mot ce que je voulais voir arriver dans les exemples. Cela a constitué un très gros travail, afin que personne n'oublie rien, parce que, lorsqu'on a l'esprit fixé sur la phonétique, par exemple, on oublie les prépositions, les contraires, etc ; et vous savez qu'il y a beaucoup de choses dans un article. Par exemple, pour les conjugaisons, j'ai pris toute la nomenclature qui a été établie à l'avance. J'ai consulté toutes les conjugaisons et j'ai fait une espèce de planning des formes qui devaient apparaître à la fois dans les exemples et à la nomenclature ; ainsi, à la rédaction on n'en oubliait pas.

> CLE International
Quelle est l'originalité de ce dictionnaire par rapport à d'autres dictionnaires monolingues ?

> Josette Rey-Debove
C'est une vaste question, mais la première réponse que je peux vous fournir c'est que ce dictionnaire est le plus moderne et le plus fidèle à la langue actuelle.

> CLE International
Du point de vue du vocabulaire envisagé…

> Josette Rey-Debove
… et des phrases, des constructions, des niveaux de langues… C'est moins académique. C'est celui qui se rapproche le plus de la conversation courante.
C'est également le seul qui rappelle systématiquement les formes difficiles. C'est le seul qui donne des indications grammaticales sans abréviations, parce qu'à force de vouloir gagner de la place on ne sait plus ce que veulent dire les abréviations (même pour les francophones) ; les lecteurs ne connaissant déjà pas les mots ! Donc, à part les catégories grammaticales (et encore pas toutes : nom, adjectif, verbe, qui ont des abréviations), rien n'est abrégé. On y trouve aussi des noms propres, alors qu'il n'y en a jamais dans un monolingue.
Mais c'est vrai qu'il y a dans le Dictionnaire du français une vue d'ensemble qui est à la fois simplifiée dans la lecture et assez fine par le choix des exemples, et par l'ajout de remarques. En fait, les adultes francophones l'apprécient.


> CLE International
Il y a en effet beaucoup de remarques dans cet ouvrage, quels sont les types de ces remarques ?

> Josette Rey-Debove
Toutes sortes d'éléments peuvent nécessiter un petit commentaire ; aussi bien la prononciation, que l'usage, que l'origine étrangère (bizarrerie de la forme), que la situation d'emploi, que le politiquement correct, etc.. Les remarques servent à pallier ce qu'on ne peut pas montrer dans les exemples, notamment les comparaisons avec d'autres mots.

> CLE International
On a un peu évoqué les noms propres, est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi vous avez ressenti le besoin d'en ajouter dans la nomenclature ?

> Josette Rey-Debove
Je ne pense pas que ça soit original en soi, parce que dans tous les bilingues il y en a. mais ce dictionnaire étant destiné aux étrangers, il doit présenter certains caractères du bilingue. C'est pourquoi j'ai mis les noms propres de lieux ou de personnes qui n'avaient pas la même forme en français que dans le pays d'origine, la même forme graphique ou phonique. Qui pourrait savoir que Aachen se dit Aix-la-Chapelle, et Buenos Aires se prononce [byenOzER] en français ?

> CLE International
Quelle est la place de l'étymologie dans ce dictionnaire ?

> Josette Rey-Debove
Il n'y a aucune étymologie. Elle est inutile pour bien parler une langue. Simplement, quand c'est visiblement un mot étranger, on le signale en remarque, afin que les lecteurs ne trouvent pas bizarre un certain assemblage de lettres inexistant en français. Donc pour hold-up, on va mentionner que ça vient de l'anglais, pour les rassurer, pour leur dire que c'est un anglais francisé.

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 La définition du mot " nomenclature "
> CLE International
Vous pouvez peut-être nous expliquer ce que signifie exactement le mot nomenclature ?

> Josette Rey-Debove
Un petit peu de terminologie : la nomenclature, c'est la suite de tous les mots traités dans le dictionnaire. En général, par ordre alphabétique parce que c'est l'ordre le plus commode, mais tous les dictionnaires ne sont pas organisés par ordre alphabétique (mais ceux-là, personne n'en veut !). La nomenclature exclut tout ce qui la précède et tout ce qui la suit, par exemple, les annexes (qui contiennent entre autres l'alphabet phonétique et la liste des sigles).
En résumé, la nomenclature, c'est ce qui va de la lettre A à la lettre Z exclusivement et qui est une liste de mots, d'unités de langue, en principe, c'est-à-dire le mot homme et non pas hommes. Je dis bien en principe, car la nomenclature de ce dictionnaire est triple, en fait. Parce qu'il y a les mots que l'on trouve dans un dictionnaire comme Le Petit Robert, mais il y a aussi des formes qu'on appelle des occurrences, comme faisant ou vint qui sont à la nomenclature parce qu'elles présentent une difficulté par rapport à faire et venir. Ces formes ne sont pas présentées de la même façon dans le dictionnaire. Il y a une typographie spéciale pour les noms propres qui sont en noir, une typographie pour les mots ordinaires qui sont en capitales bleues, et une typographie en minuscules bleues pour les formes du discours. C'est donc une nomenclature triple, mais claire.


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 Les mots du Dictionnaire du Français
> CLE International
Quels types de mots trouve-t-on dans ce dictionnaire ?

> Josette Rey-Debove
Ce dictionnaire est ciblé aussi du point de vue de la nomenclature comme tous les dictionnaires. Le dictionnaire pour enfants n'a pas le même nombre de mots et pas le même genre de mots, c'est-à-dire qu'on insiste pour les enfants sur leur univers et non pas sur le vocabulaire de la politique ou du droit, ça va de soi, même indépendamment des fréquences. Donc, si vous voulez, le principe général d'une nomenclature, c'est la hiérarchie des fréquences : il faut faire figurer piano plutôt que balafon, si on n'a pas beaucoup de mots à traiter et non pas l'inverse ! C'est la hiérarchie des fréquences, mais cette hiérarchie des fréquences est modulée par le ciblage.
Le ciblage du Dictionnaire du français, c'est le ciblage des adolescents ou des adultes, ce n'est pas un dictionnaire expurgé, ce n'est pas un dictionnaire pour bébés. Nous n'avons pas confondu pour ce dictionnaire, les apprenants et les jeunes enfants (ex. Le Robert Junior) : les adolescents ont accès à la politique, à la culture, à l'actualité, et à la plupart des connaissances de la majorité.
Ce dictionnaire n'est aucunement expurgé et présente des mots ayant trait à la sexualité, des mots grossiers, des mots insultants, parce que tous ces mots font partie du français. Tous ces mots s'entendent dans les discours de la jeune génération cultivée ou pas ; et on ne peut pas offrir une description mutilée à un étranger.


> CLE International
Y a-t-il des mots que vous avez " censurés " ?

> Josette Rey-Debove
Non, la réponse est non. Même pour le politiquement correct, on a mis ce qu'il fallait mettre avec une remarque pour informer que c'était dangereux. Les Américains font ça.

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 Les aspects les plus intéressants dans la rédaction d'un dictionnaire
> CLE International
J'ai remarqué, dans cet ouvrage, la présence de la mention : " style familier ". Et il y a aussi " très familier " ce qui n'est pas tout à fait pareil.

> Josette Rey-Debove
On a trois niveaux de langues dans cet ouvrage : le familier, le très familier et le recherché. C'est indiqué en clair. Quand il n'y a rien d'indiqué c'est que le mot ou l'expression s'emploie partout, même devant le Président de la République ! Le familier, c'est en fait tous les mots qui autrefois étaient populaires et argotiques et qui sont remontés dans la bourgeoisie et chez les intellectuels. Vous savez que c'est toujours par le " bas " que ça arrive ! C'est ce Maurice Druon appelle " ramasser les mots dans le ruisseau " !
Le familier, c'est ce qu'on ne dirait pas dans un discours présidentiel, encore que De Gaulle ne s'en soit pas privé. Mais c'est ce qu'on dit avec ses amis, sa famille, tous les gens avec qui on a des relations permanentes ou avec des jeunes ; mais ça n'a rien de critiquable.
Quand vous dites un film porno, c'est plus familier que de dire pornographique, mais pornographique, ça ne se dit guère. Le très familier va plus loin. On n'a pas voulu multiplier les niveaux de langue pour ne pas décourager les lecteurs, mais c'est un peu plus complexe. Sous l'étiquette très familier, on entend ce qui est vulgaire, ce qui est agressif, ce qui est trop sexualisé. " Il a pas de couilles au cul ", c'est très familier, mais néanmoins ça se dit. Le " très familier " se rapproche du tabou, alors que le " familier " se rapproche plutôt de l'argot. Quand le lecteur rencontre " très familier ", c'est là qu'il doit faire attention et voir s'il peut employer le mot ou pas en telle circonstance.


> CLE International
" Très familier " c'est une marque assez neuve dans les dictionnaires je crois ?

> Josette Rey-Debove
Oui, c'est une marque neuve parce qu'on a pas voulu compliquer, et que la marque " vulgaire " n'est pas très claire ; il y a des mots de la sexualité qui ne sont pas vulgaires, mais très familiers. Et la notion de vulgarité varie selon les personnes. De plus, il semble qu'on est aujourd'hui plus sévère pour la vulgarité des idées que pour celle des mots.

> CLE International
Et donc le troisième niveau, c'est " recherché ".

> Josette Rey-Debove
Le troisième niveau concerne le mot académique, officiel, absolument correct qui appartient à des discours soutenus, et plutôt à l'expression écrite qu'à l'oral ; il témoigne très souvent d'une recherche. C'est pour cette raison, qu'on a dit " style recherché ".
Le mot familier est beaucoup plus courant. Et ça on l'oublie souvent, on a l'impression que le mot familier est en marge, mais pas du tout c'est lui qui tient la première place et le " vrai " mot il est sur la voie du garage. Ainsi, qui dirait je suis pauvre ? (fauché, sans un, dans le rouge, etc.)


> CLE International
Et pour ce qui est du vocabulaire qu'on appelait " injurieux " ou " raciste ", comment a-t-il été traité ?

> Josette Rey-Debove
On dit que c'est une injure, donc c'est clair. Mais ne pas le signaler, ce serait effacer les horreurs de l'Histoire et refuser le " devoir de mémoire ".

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 La place de la francophonie dans le dictionnaire
> CLE International
Puisqu'on en est toujours à la nomenclature, quelle est la place de la francophonie ? Belgicisme ? Helvétisme ? Québécisme ?

> Josette Rey-Debove
On s'est limité à la francophonie au sens strict, c'est-à-dire aux pays qui ont le français comme langue maternelle et non pas comme langue seconde courante, comme au Sénégal, par exemple. Il est vrai que certains mots suisses, belges ou québécois ont été introduits, mais d'une manière très mesurée. D'abord pour montrer aux étrangers que ça existe, parce qu'il n'y a pas qu'en France qu'on parle français. Et ensuite parce qu'il y en a effectivement qui sont très connus et qui appartiennent à cette civilisation-là et pas à celle de l'Hexagone.

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 Les conjugaisons dans le Dictionnaire du français
> CLE International
On a un peu évoqué tout à l'heure les formes conjuguées qui apparaissent à la nomenclature, ce qui est très novateur.

> Josette Rey-Debove
C'est novateur et c'est tout à fait indispensable, parce que les conjugaisons françaises ne sont pas faciles et il n'y a pas trois groupes de verbes comme on le répète sans réfléchir depuis l'école. Vous avez vu que chaque verbe avait son numéro, et que ça va très loin. Il y en a beaucoup, mais c'est pour remettre les choses en place et c'est pour montrer que les verbes en -er n'étaient pas tous réguliers. Il y a 61 tableaux de conjugaisons ; il ne s'agit donc pas des trois traditionnels groupes de verbes ! Le 3ème groupe est appelé le " groupe poubelle " par les linguistes.
Compte tenu de ça, il nous a paru indispensable de mettre certains formes conjuguées à la nomenclature quand elles sont très irrégulières et, en tout cas, de les mettre toutes à des temps différents à l'intérieur des articles dans les exemples ; ça aussi c'est une grande nouveauté. Parce que quand on a l'infinitif, on n'est pas très avancé ! De plus, le texte est artificiel et rebutant.


> CLE International
Oui, les verbes comme " aller " par exemple …

> Josette Rey-Debove
Oui, ça fait partie des difficultés de la rédaction, parce qu'il y a des verbes qui s'emploient plutôt à l'imparfait qu'au passé simple, plutôt au présent qu'au futur. Il faut choisir le contexte convenable, ça aussi c'est délicat, mais intéressant. Mais je tenais à ce que tous les verbes qui ont des irrégularités soient présents dans les exemples, sauf si vraiment c'était impossible, il fallait que ça reste naturel. Heureusement, les rédactrices, très expérimentées, ont le sentiment aigu de l'emploi le plus normal.

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 Les originalités du dictionnaire
> CLE International
Quand on ouvre le dictionnaire, on voit aussitôt des petites flèches bleues sur les pages. Pouvez-vous nous expliquer à quoi réfèrent ces petites flèches bleues ?

> Josette Rey-Debove
CLE m'avait demandé de signaler les fréquences des mots, j'ai fait quelques études là-dessus et j'ai vu que pour l'apprentissage des langues, la fréquence n'était pas entièrement pertinente. Il y avait des mots fréquents qui ne servaient à rien et il existait des mots sans synonymes qui n'étaient pas très fréquents, et qui étaient absolument indispensables. Sur l'axe des synonymes, c'est-à-dire dans une série synonymique, c'est le plus fréquent qui est indiqué pour la flèche. S'il n'y a pas de synonyme, c'est un mot qui n'est peut-être pas fréquent, mais c'est un mot important parce qu'il n'a pas de synonyme ! D'où la nécessité de la flèche bleue. Cette flèche bleue correspond parfois à la fréquence mais parfois à la nécessité de le connaître pour son importance. Ainsi, par exemple, conjoncture a une flèche, parce qu'il n'a pas de synonyme et que c'est un mot qu'on rencontre régulièrement dans la presse.

> CLE International
Justement qu'en est-il des synonymes, vous avez veillé à les signaler dans l'article, en général il y a toujours des renvois. Il y a aussi les contraires qui sont présentés d'une autre façon, donc ça circule bien dans le dictionnaire.

> Josette Rey-Debove
Les synonymes et les contraires, il y a plusieurs manières de les présenter ; on peut les donner tout à fait au début, après la définition ; mais parfois c'est bien plus exact de les présenter après une phrase particulière.

> CLE International
Oui, parce que le contraire ne s'applique qu'à cette phrase-là.

> Josette Rey-Debove
Oui exactement, donc c'est pour ça qu'on les voit souvent un peu partout dans les articles. Les synonymes et les contraires sont les balises de la signification.

> CLE International
D'une façon générale et très rapide, comment vous avez organisé l'article dans ce dictionnaire, c'est-à-dire toutes les informations qu'il y a pour un mot de la nomenclature. Est-ce qu'il y a eu une ligne précise ?

> Josette Rey-Debove
Tous les dictionnaires Robert ont un programme d'information, valable pour chaque article. Oui bien sûr, il y a eu une ligne précise, qui en principe n'est pas la ligne historique du Petit Robert parce que Le Petit Robert décrit les mots dans l'ordre historique de l'apparition des sens, et le premier sens est souvent inconnu. D'ailleurs notre base qui était le Micro Robert ne présentait pas ce cas-là puisque c'est un dictionnaire synchronique, l'opposé du dictionnaire historique. Donc, on a signalé ce qu'il y a de plus important d'abord. Néanmoins, quand il y a une filiation de sens, on ne peut pas mettre systématiquement ce qu'il y a de plus important d'abord et il faut, pour la compréhension de l'ensemble, respecter le passage d'un sens à un autre, indépendamment de la fréquence et de l'importance. On ne mentionne jamais, dans ce dictionnaire " par métaphore ", " figuré ", " par extension ", " spécialement ", etc., et pour que ce soit compréhensible, il faut que la suite des sens s'enchaîne ; cet enchaînement est plus ou moins le même dans toutes les langues.

> CLE International
Il y a un nombre assez important d'exemples, dans cet ouvrage, on en a un peu parlé

> Josette Rey-Debove
Un nombre pharamineux d'exemples !

> CLE International
Oui c'est très riche, ça aidera beaucoup les étrangers à s'y retrouver

> Josette Rey-Debove
Ce sont tous des phrases communes en français ; les lecteurs peuvent les apprendre par cœur et les ressortir à l'occasion. Elles sonneront juste.

> CLE International
Pour chaque mot du dictionnaire, il y a une transcription en alphabet phonétique, vous pouvez nous en dire un peu plus ?

> Josette Rey-Debove
Oui, pour des étrangers, la transcription phonétique est absolument obligatoire parce qu'à l'inverse des francophones, ils lisent mieux qu'ils ne parlent. Les prononciations de certains mots (arguer) sont déjà un peu difficiles en français, pour un Français ; elles sont absolument indispensables pour les étrangers, elles sont donc données partout. La prononciation d'un mot hors contexte ne suffit pas, il y a des mots qui, dans un contexte, changent de prononciation, selon l'entourage et là, on a donné la transcription à l'intérieur de l'article. Je pense à l'expression " il n'y a qu'à " qui a donné plusieurs transcriptions selon les niveaux de langue : [ilnjaka]", ou plus familier [injaka], négligé et très courant [jaka]. Donc, il faut signaler à l'intérieur d'un article certaines modifications de la prononciation.

> CLE International
Qu'en est-il des expressions un peu idiomatiques ? C'est compliqué pour un étranger.

> Josette Rey-Debove
Oui. Mais on avait un problème de place pour les expressions et locutions. On a pris le parti de ne pas les donner avec leurs définitions, car, comme il fallait un exemple partout, on les redonnait dans un exemple de l'article, ce qui était redondant. On a donc choisi de mettre la locution dans un autre caractère, à l'intérieur de la phrase qui est suivie d'une glose. Ce qui nous a paru économique et quand même assez clair.

> CLE International
Oui à ce propos vous avez mis les formes en entier pour les féminins, alors que dans les dictionnaires monolingues la forme est toujours tronquée.

> Josette Rey-Debove
Oui, je suis tout à fait contre, et pour tous les dictionnaires dans l'ensemble. Parce qu'à partir du moment où vous donnez la transcription phonétique vous avez un morceau de notation phonétique pour le féminin et souvent, cette notation syllabique ne fait pas la coupe au bon endroit (interrogateur, trice au lieu de -atrice). Donc c'est une très mauvais habitude.

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 Les tableaux de grammaire
> CLE International
Il y a beaucoup de tableaux entourés d'un trait bleu qui sont des références à des points de grammaire. Pouvez-nous dire quelques mots sur ces tableaux ? Par exemple celui des pronoms qui sont assez importants.

> Josette Rey-Debove
Il y a deux sortes de tableaux. Par exemple, pour " trait d'union ", vous avez un petit tableau, où l'on vous explique qu'il ne faut pas le confondre avec le tiret, qu'il y a des traits d'union qui forment des mots et des traits d'union dans la phrase, par exemple dans " a-t-il ? ". Ce genre d'information est donnée dans des petits encadrés, parce que ces explications ne peuvent être montrées dans un article, notamment lorsqu'on compare ce qui est parfois confondu. Mais à chaque fois qu'on a un paradigme important, comme celui des pronoms, par exemple, on préfère les grands tableaux en pleine page, afin de voir le système au complet.

> CLE International
Et ces tableaux sont aussi des créations originales ?

> Josette Rey-Debove
Complètement originales, je n'ai regardé aucune grammaire.

> CLE International
Vous avez fait ça un peu dans l'optique de l'apprenant ?

> Josette Rey-Debove
Oui, et ce sont des tableaux aussi complets que possible, j'ai refait ces tableaux plusieurs fois car il manquait toujours quelque chose. Par exemple, le " on " avec un pluriel, dans la phrase : " Mon frère et moi on est allés au cinéma. ", c'est impossible d'écrire " é ". Alors, dans le tableau des pronoms, il y a deux " on " : le " on " neutre et le " on " = nous. Par ailleurs, " nous " mériterait une analyse plus approfondie, parce que " nous " c'est " toi et moi ", " moi et lui " , etc. Mais en général, les grammaires le signalent.

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 Les faux-amis
> CLE International
En ce qui concerne les faux amis, est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots à ce sujet ? Ce sont les petits encadrés bleus qui sont encastrés dans certains articles.

> Josette Rey-Debove
Les faux-amis, c'est bien connu dans l'enseignement, ce sont des mots qui ressemblent à ceux de sa propre langue et qui ne veulent pas dire la même chose. Néanmoins la notion de faux-amis est un peu difficile à introduire, parce que dans un premier temps, il y a la ressemblance graphique et la ressemblance phonique qui n'ont rien à voir. Ainsi, dans la liste des faux-amis anglais, on nous avait, pour le mot français " but ", proposé l'anglais " but ". Je n'ai pas retenu ce mot comme faux-ami. Il faut qu'il y ait une même catégorie grammaticale, qu'il y ait une difficulté et une confusion possible sinon ce n'est pas un faux-ami. On n'a aucune raison de remplacer but, conjonction anglaise par le français but, nom masculin. Il faut tenir compte de la catégorie, de la prononciation, de la graphie.

> CLE International
Dans l'ouvrage, chaque entrée qui possède un ou des faux-amis dans des langues étrangères, les présente avec leur traduction ?

> Josette Rey-Debove
Oui, et à la fin, dans les annexes, ils sont regroupés par langue étrangère. C'est dans l'autre sens. On cherche par l'espagnol et on arrive au français. Même procédé pour les noms propres qui présentent d'abord les noms étrangers. En annexes, on trouve beaucoup de documents : les faux-amis par pays, les sigles, y compris les sigles de noms propres (la différence étant mal connue), les adjectifs des noms de pays.
Il existe, selon le même principe, un tableau de correspondance des noms propres étrangers dont certains sont à la nomenclature en français.


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 La place de la civilisation
> CLE International
On peut, peut-être parler de la civilisation ?

> Josette Rey-Debove
Il y a des données de culture, de société, qui ne sont pas forcément connues, et qui peuvent non seulement aider à la lecture, mais aussi faire partie de la connaissance du pays étranger dont on apprend la langue. Les institutions françaises sont donc décrites en annexe. Il y a aussi les noms de nombres, écrits avec l'alphabet. L'expression de l'heure est également expliquée en annexe, parce que la manière de dire l'heure change énormément d'un pays à l'autre.
Ce n'est pas l'affichage électronique qui change, bien sûr, mais c'est la manière de le dire avec le langage.


> CLE International
Et d'ailleurs dans la lecture de l'heure, on a le langage courant d'un côté, le langage officiel de l'autre.

> Josette Rey-Debove
On a : " onze heures moins dix " et " dix heures cinquante ", les deux possibilités ; " dix heures cinquante ", c'est vraiment administratif pour un rendez-vous amoureux !

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 Le public concerné par le dictionnaire
> CLE International
Une dernière question, à quel public destine-t-on ce dictionnaire ? On sait que ce sont des étrangers, mais de quel niveau ? C'est une question qu'on nous pose fréquemment.

> Josette Rey-Debove
À mon avis ce n'est pas le 1er niveau, c'est plutôt le second niveau, sinon ils seraient vraiment très forts ; et le dictionnaire n'est pas uniquement destiné aux étrangers, dans mon esprit. Ce dictionnaire est aussi destiné aux personnes qui ne sont pas de langue française et qui vivent en France, qui vont à l'école française et qui ont des parents du Maghreb ou des parents Italiens ou Portugais. Il me paraît essentiel qu'ils consultent cet ouvrage plutôt qu'un dictionnaire pour francophones. Ceci s'inscrit dans une optique d'alphabétisation pour adultes. Et puis la familiarité de l'ouvrage, ainsi que celle des exemples, nous rapproche des jeunes Français qui ne veulent pas faire l'effort de parler une langue convenable et riche, ni d'apprendre à la lire (l'illettrisme n'est que trop répandu). C'est pour eux un univers plus proche que celui du Dictionnaire de l'Académie !

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